Dans de nombreuses organisations de services, le travail est essentiellement numérique et intellectuel. Pourtant, malgré des outils modernes et des espaces collaboratifs bien fournis, une sensation de désordre persiste : informations dispersées, fichiers introuvables, tableaux de bord confus, boîtes email saturées.
Ce désordre n’est pas toujours visible, mais il est coûteux. Il génère des pertes de temps, des erreurs, des frustrations et une charge mentale élevée.
C’est précisément dans ce contexte que la méthode des 5S, souvent associée à l’industrie, peut devenir un levier puissant… à condition d’être correctement adaptée.
👉 Les 5S ne servent pas à faire « propre ». Ils servent à rendre le travail plus simple, plus lisible et plus fiable.
🔍 Pourquoi les 5S sont particulièrement pertinents dans les services
Dans les services, le désordre ne se matérialise pas par des outils au sol ou des postes encombrés. Il prend la forme de dossiers partagés saturés, d’outils redondants, d’indicateurs inutilisés, d’informations difficiles à retrouver.
Chaque recherche, chaque vérification, chaque hésitation alourdit le quotidien. La charge mentale augmente, la concentration diminue, et les décisions deviennent plus lentes.
Les 5S permettent de rendre visibles ces irritants invisibles et de structurer l’environnement de travail pour qu’il soutienne réellement l’activité.
🏭 Les 5S : origines

Une méthode issue du terrain
Les 5S sont une méthode japonaise d’organisation du travail, aujourd’hui considérée comme un outil fondamental du Lean management. Leur objectif n’est pas esthétique : il s’agit de structurer l’environnement de travail pour réduire les gaspillages, rendre les anomalies visibles et faciliter un travail stable, fiable et reproductible.
Contrairement à une idée répandue, les 5S ne sont pas nés d’un cadre théorique unique. Ils s’inscrivent dans une culture japonaise d’amélioration continue, qui s’est progressivement structurée au fil des pratiques industrielles et managériales de l’après-guerre.
La méthode a été formalisée et largement diffusée par Hiroyuki Hirano dans les années 1980–1990, notamment à travers ses travaux sur le management visuel et l’organisation des postes de travail. Hirano a joué un rôle clé dans la clarification des cinq principes (Seiri, Seiton, Seiso, Seiketsu, Shitsuke) et dans leur intégration comme socle opérationnel des démarches Lean, en particulier au sein des environnements inspirés du Toyota Production System (TPS).
Dans une démarche Lean, les 5S constituent un prérequis : sans environnement de travail clair, stable et lisible, il devient difficile d’identifier les problèmes, de mesurer la performance ou d’améliorer durablement les processus.
Appliqués aux services, les 5S peuvent se résumer simplement :
- Clarifier ce qui est réellement utile
- Organiser pour retrouver sans effort
- Fiabiliser l’environnement de travail
- Standardiser pour réduire la charge mentale
- Maintenir dans la durée, sans rigidité
👉 Il ne s’agit pas de transposer l’industrie aux services, mais d’adapter une logique Lean éprouvée aux réalités du travail intellectuel et numérique.
Appliquer les 5S dans les services : principes et exemples concrets

🧹 Seiri (整理) – Trier : supprimer ce qui perturbe la lisibilité

Trier consiste à distinguer clairement ce qui est utile à l’activité de ce qui ne l’est plus.
Dans les services, le tri ne concerne pas seulement les objets physiques, mais surtout l’information : fichiers, outils, indicateurs, documents, canaux de communication, par exemple :
- les fichiers jamais consultés,
- les outils redondants,
- les indicateurs décoratifs (voir mon article sur la conception d’un tableau de bord),
- les documents conservés « au cas où ».
Au fil du temps, beaucoup d’éléments sont conservés par précaution, par habitude ou par manque de temps pour faire le tri. Le résultat est souvent contre-productif : ce qui devait sécuriser finit par noyer l’essentiel.
Appliquer Seiri, c’est accepter de supprimer, d’archiver ou de déplacer ce qui n’a plus d’usage réel.
Ce tri améliore immédiatement la lisibilité de l’environnement de travail et facilite l’accès aux informations réellement utiles.
👉 Ce qui n’est jamais utilisé perturbe ce qui est essentiel.
🗂️ Seiton (整頓) – Ranger : organiser pour retrouver sans effort

Une fois le tri effectué, l’enjeu devient l’organisation.
Ranger ne signifie pas classer de manière esthétique, mais structurer pour l’usage réel.
Dans les services, un mauvais rangement se traduit par :
- des arborescences complexes,
- des règles de nommage incohérentes,
- des informations critiques difficiles à retrouver.
Seiton consiste à définir des emplacements clairs, logiques et partagés.
L’objectif est simple : permettre à n’importe quel membre de l’équipe de retrouver une information sans effort ni interprétation.
Un rangement efficace réduit les interruptions, les sollicitations inutiles et la dépendance à la mémoire individuelle.
👉 Un bon rangement supprime le besoin de mémoriser.
🧽 Seiso (清掃) – Nettoyer : éliminer les irritants invisibles

Dans un environnement de services, les irritants ne sont pas toujours visibles.
Ils prennent la forme de tableaux de bord obsolètes, de fichiers en doublon, d’automatisations défaillantes ou de procédures jamais mises à jour.
Nettoyer, dans la logique des 5S, consiste à supprimer ces sources de friction avant qu’elles ne génèrent des erreurs ou des incompréhensions.
C’est aussi l’occasion de vérifier que les outils et supports reflètent bien la réalité du travail.
Un environnement “propre” au sens des 5S est un environnement fiable, dans lequel les informations peuvent être utilisées sans vérification permanente.
👉 Nettoyer, c’est éviter que les problèmes se répètent.
📐 Seiketsu (清潔) – Standardiser : réduire la charge mentale collective

La standardisation est souvent mal perçue, car associée à une perte de flexibilité.
Dans une démarche Lean, elle vise au contraire à stabiliser ce qui fonctionne, pour libérer du temps et de l’attention.
Dans les services, Seiketsu peut prendre des formes simples :
- modèles de documents partagés,
- formats d’indicateurs cohérents,
- règles communes de nommage ou de classement.
Ces standards évitent de réinventer en permanence les mêmes choses et réduisent la charge mentale individuelle.
Ils facilitent également la collaboration et la transmission.
👉 Standardiser ne signifie pas rigidifier, mais stabiliser l’essentiel.
🔄 Shitsuke (躾) – Maintenir : faire vivre les 5S dans la durée

Le dernier S est souvent le plus difficile.
Sans maintien, les efforts réalisés lors des premières étapes s’érodent rapidement.
Maintenir les 5S ne passe pas par un contrôle strict, mais par des rituels simples et réguliers : revues légères, ajustements ponctuels, amélioration continue.
Il s’agit d’accepter que l’environnement de travail évolue, et de l’adapter progressivement.
Shitsuke repose avant tout sur l’usage réel et l’appropriation par les équipes.
Un système maintenu est un système qui continue à servir le travail, et non l’inverse.
👉 Maintenir, ce n’est pas figer. C’est ajuster dans la durée.
📧 Les 5S appliqués à la boîte email

La boîte email est un exemple universel de désordre opérationnel.
Messages non lus, fils interminables, actions et informations mélangées : le traitement des emails devient rapidement une source majeure de perte de temps.
Une lecture 5S permet de clarifier la situation :
- Seiri : supprimer, archiver, se désinscrire des flux inutiles
- Seiton : dossiers, règles, priorisation des messages
- Seiso : nettoyer régulièrement les fils obsolètes
- Seiketsu : règles communes (objets clairs, usage des CC)
- Shitsuke : rituel quotidien ou hebdomadaire de traitement
👉 Une boîte email désorganisée est rarement un problème individuel.
C’est souvent le symptôme d’un manque de règles et de structure collectives.
Ce que les 5S changent réellement dans les services

Lorsqu’ils sont bien appliqués, les 5S permettent :
- de réduire le temps perdu,
- de diminuer les erreurs,
- d’améliorer la lisibilité de l’activité,
- de rendre les tableaux de bord plus utiles,
- d’alléger la charge mentale quotidienne.
Conclusion – Les 5S comme levier, pas comme contrainte
Les 5S ne sont pas une fin en soi. Ils constituent un moyen simple et puissant de rendre le travail plus fluide, plus lisible et plus humain.
👉 Commencez petit, testez sur un périmètre limité, ajustez en fonction de l’usage réel. Pour aller plus loin, n’hésitez pas à consulter mon article sur la méthode Kaizen, qui se base sur des ajustements progressifs et continus pour améliorer les process.
Cherchez toujours l’utilité avant la conformité.
Un environnement de travail bien structuré n’impose pas des règles supplémentaires, il libère de l’énergie pour ce qui compte vraiment.

